Programme

Conférence plénière

Université de Lausanne

MA

La science-fiction comme outil épistémologique à l’ère de la standardisation algorithmique des savoirs

 
Et si la science-fiction n'était pas un divertissement sur l'avenir, mais un instrument pour penser le présent ? Cette conférence part d'un pari simple : les littératures conjecturales – utopies, dystopies, anticipations – ne racontent jamais ce qui adviendra, mais rendent visibles des tensions déjà à l'œuvre dans notre rapport aux savoirs, à la relation humaine et au collectif. Les prendre au sérieux comme un outil épistémologique, c'est se donner les moyens de penser autrement ce que le seul discours technique laisse souvent impensé. La fiction conjecturale procède en effet par extrapolation : elle prolonge un trait du présent jusqu'à son point de rupture, produisant un monde possible et une intrigue qui, par contraste, reconfigurent notre manière de sentir, de penser et d'agir dans le nôtre. C'est ce geste extrapolatoire que cette conférence propose comme méthode (la conjecture, parfois considérée comme une métaphore) : moins pour trancher entre un monde vécu et un monde médié par le numérique que pour habiter la tension entre les deux, la rendre pensable – racontable – plutôt que de prétendre la résoudre. 
 
Trois déplacements structureront l’exposé. Le premier interroge la médiation enseignante à travers une figure récurrente de la science-fiction : le dispositif éducatif autonome, censé se substituer à l'adulte médiateur – de Neal Stephenson (The Diamond Age) aux imaginaires contemporains du tuteur algorithmique. Ces récits, en mettant en scène l'échec ou l'ambivalence de ces substituts, éclairent, par contraste, l'utilité irréductible de la relation humaine – notamment dans sa corporéité – en formation. Le second déplacement convoque les dystopies de la standardisation des savoirs – Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury – pour penser la tension entre une logique de conformité aux standards et une logique d'émancipation critique. Loin d'être de simples mises en garde, ces textes de science-fiction offrent un vocabulaire et des images pour nommer des processus qui, autrement, échappent à la prise. Le troisième déplacement relie la théorie du récit à la pédagogie, en s'appuyant sur la notion d'identité narrative : si un sujet se construit par l'acte de raconter sa propre expérience, alors scénariser une formation au sens narratif du terme devient un levier herméneutique favorisant un autre regard sur l’acquisition des savoirs et son écueil : la consommation passive des contenus. Cette dimension sera mise en regard des figures utopiques du commun (Ursula K. Le Guin notamment) pour interroger ce qu'un collectif d'apprentissage authentique pourrait signifier, à distance des solitudes que d'autres récits contemporains donnent à voir.
 
La conférence se conclura par une proposition pratique : une courte sélection de textes conjecturaux directement mobilisables par les formateur·rice·s pour faire travailler, avec leurs étudiant·e·s, le rapport au réel et les conditions d'une pensée critique authentique. Il ne s'agira pas de conclure, mais d'ouvrir : donner à voir comment la fiction, prise au sérieux, peut devenir un espace de réflexion commun sur les savoirs et l'émancipation. 
 
 
Bibliographie
 
Théorie du récit et de la fiction conjecturale 
Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. 
Ricœur, P. (1983-1985). Temps et récit (3 vol.). 
Ricœur, P. (1975). La Métaphore vive. 
Jameson, F. (2005). Archaeologies of the Future: The Desire Called Utopia and Other Science Fictions.
Langlet, I. (2006). La Science-fiction : lecture et poétique d'un genre littéraire. 
Bruner, J. (1991). The Narrative Construction of Reality.
 
Corpus fictionnel mobilisé
Huxley, A. (1932). Le Meilleur des mondes.
Bradbury, R. (1953). Fahrenheit 451.
Stephenson, N. (1995). The Diamond Age.
Le Guin, U. K. (1974). Les Dépossédés.
Damasio, A. (2019). Les Furtifs.